«En aucun cas, je n’ai de pouvoir surnaturel»

Le chirurgien cardiaque d’origine jurassienne René Prêtre, 62 ans, répond à nos «5 questions». Il nous parle de son métier, de sculpture, des personnalités qu’il admire ou encore des soins à domicile.

Magazine ASD: Votre métier de chirurgien cardiaque a un immense impact sur la vie d’autrui: vos mains ont déjà sauvé plus de 9000 vies, dont celles de près de 6000 enfants. Comment faites-vous pour rester aussi humble, alors que vous accomplissez un travail exceptionnel?
René Prêtre: Ce que l’on arrive à faire dans cette chirurgie est exceptionnel, et si on prend un peu de recul, avec un enjeu aussi grand que celui de la vie d’un enfant, on attrape le vertige. Et puis le cœur garde une symbolique forte avec sa dimension un peu mystérieuse, de l’ordre du sacré. Mais heureusement, les conditions dans lesquelles nous travaillons effacent toute cette dimension subjective qui serait paralysante. Notre travail se focalise alors sur un organe, certes complexe, mais extrêmement prédictif. Et là, c’est l’esprit du scientifique qui prend le pas sur celui du poète et, quand tout est sous contrôle, il n’y a plus de raison de douter ou de trembler. Alors l’humilité là-dedans? Elle vient simplement du fait que je sais que je ne fais qu’appliquer des règles bien définies, au bon moment, et que, en aucun cas, je n’ai de pouvoir surnaturel.

Vous êtes l’un des plus grands spécialistes au monde de la chirurgie cardiaque chez les enfants. Une autre carrière aurait-elle pu néanmoins vous séduire?
Oui, certainement, déjà dans le vaste champ de la chirurgie. Dans ma formation, j’ai dû effectuer une rotation dans la plupart de ses spécialités. Et franchement, je les ai toutes aimées et j’aurais pu me spécialiser avec le même enthousiasme dans pratiquement chacune d’elle. Hors médecine (je suis tombé dans cette marmite tard), j’adorais le travail si varié chez mes parents, à la ferme, dans la nature, mais avec cette insouciance de l’enfance, car j’étais inconscient de ses difficultés économiques. Aujourd’hui ce monde est tellement brimé par des règles de marché implacables qu’il n’est plus possible de s’y épanouir.

Vous suscitez beaucoup d’admiration. Et vous, de qui êtes-vous fan?
De beaucoup de monde, principalement des artistes, dont certains sportifs font aussi partie. En fait, je suis admiratif de tous ceux qui réalisent de belles choses, de celles qui me font rêver et que je me sais incapable de faire moi-même. J’aime aussi les gens de courage, ceux capables de s’élever, seuls, pour un idéal ou contre une injustice. Alors, en vrac, je vous citerais Rodin et Claudel, les résistants Jean Moulin et Lucie Aubrac, Mandela, sans oublier notre «Rodgeur».

Vous apparaissez régulièrement dans les médias depuis deux décennies. Et vous vous dévoilez dans votre livre «Et au centre bat le cœur». Pouvez-vous nous révéler une manie ou une passion qui n’est pas encore connue du grand public?
J’ai toujours beaucoup aimé la sculpture. Au début de ma formation, j’ai suivi des cours et j’ai réalisé plusieurs rondes-bosses. Le temps et le talent faisant défaut, cette passion est restée inexplorée. Cela dit, je pense que cet apprentissage – la maîtrise de la troisième dimension – m’a aidé dans mon métier, dans la reconstruction fine des valves cardiaques par exemple.

Pour finir, quelle est votre expérience avec l’Aide et soins à domicile?
Cette aide à domicile est magnifique. Mes parents en ont profité et ma maman en profite encore. Cela leur a permis de rester dans leur ferme, si chère et si familière pour eux. En marge de leur professionnalisme, ces personnes apportent encore de la compagnie, du réconfort et une certaine sécurité. Et, chez nous en tout cas, très vite aussi, de l’amitié, de la compassion. Leur apport va bien au-delà de la simple aide technique.                         

Interview: Flora Guéry

Biographie express
Chirurgien cardiaque, René Prêtre est né le 30 janvier 1957. Originaire de Boncourt (JU), il a suivi ses études de médecine à l’Université de Genève. Il a exercé aux Etats-Unis, en Angleterre et en France, avant de revenir travailler en Suisse à l’Hôpital universitaire de Zurich, où il s’est spécialisé dans la chirurgie du cœur chez les enfants. Père de deux filles, il a été désigné «Suisse de l’année 2009» aux Swiss Awards. Depuis 2012, René Prêtre est chef du Service de chirurgie cardio-vasculaire du CHUV et professeur à l’Université de Lausanne, où il vit actuellement. Il est l’auteur du livre «Et au centre bat le cœur» (éd. Flammarion; 2016). Régulièrement, il participe à des actions humanitaires par le biais de sa fondation «Le Petit Cœur», qui permet à des enfants atteints d’une maladie cardiaque d’être opérés bénévolement au Mozambique et au Cambodge. Plus de détails sur les missions menées par sa fondation – via notamment son blog sur www.le-petit-coeur.ch.